Une règle à l'épreuve
du temps

Depuis 1 500 ans, la Règle de saint Benoît organise la vie de la plupart des abbayes de l'Occident chrétien. Une endurance due à une forte signification théologique et spirituelle, ainsi qu'à une conception pratique et équilibrée de la vie monastique. En quelques dizaines d'années, elle a pourtant dû s'adapter à son époque.

Livre de la Règle de saint Benoît, à la couverture cousue, posé sur un pupitre pour être lu au Chapitre. Les moniales sont assises sur des chaises se faisant face, la mère abbesse au milieu au fond de la salle.

La rédaction de la Règle commence vers 540. Saint Benoît de Nursie, issu de l'aristocratie romaine, vient de fonder en 529 une communauté de moines sur le Mont Cassin, en Italie. Il s'inspire alors de la déjà riche tradition monastique pour créer son propre code. Près de 1 500 ans plus tard, la Règle de saint Benoît est encore un texte sacré suivi par plus de 30 000 moines et moniales dans le monde.

La Règle tire sa longévité et son succès de sa modération. L'emploi du temps du moine prévoit un équilibre entre les temps consacrés aux offices, les temps de travail et les temps de repos (sommeil et alimentation). Une nécessité de prudence, et surtout de mesure, au cœur du projet de saint Benoît.

Pour Alexis Grélois, maître de conférences en Histoire du Moyen-Âge à l'Université de Rouen et spécialiste de l'Ordre cistercien, « Benoît se méfie des excès ascétiques des ermites du désert », ces Chrétiens qui s'infligent de rudes privations dans les déserts d'Egypte. Pour Benoît, ce mode de vie n'est envisageable que pour une « petite élite », formée préalablement à l'obéissance à un abbé au sein d'une communauté de moines.

L'organisation du temps que prescrit alors saint Benoît pour assurer à la fois l'équilibre et l'ascétisme des moines pourrait être résumée en cinq points forts :

1. Un emploi du temps très précis

« L'oisiveté laisse l'âme divaguer, ce qui ouvre la voie à tous les vices, des plus spirituels aux plus charnels, explique Alexis Grélois. L'emploi du temps permet d'occuper et de fatiguer le corps mais aussi de le reposer de manière à ce qu'il puisse servir l'âme. » Un usage est donc attribué à chaque heure.

L'année est divisée en deux périodes, l'été et l'hiver [voir Entre le soleil et la pendule]. Les heures étant mesurées en fonction du soleil, les journées d'hiver sont plus courtes que celles d'été. Saint Benoît organise donc différemment l'emploi du temps de la Pentecôte à Pâques et de Pâques à la Pentecôte, pour s'adapter au rythme des saisons.

Cette division n'a plus lieu d'être de nos jours. « Maintenant, l'horaire d'été et l'horaire d'hiver ne varient presque plus », commente mère Michaël, mère abbesse de l'abbaye La Joie Notre Dame. Des raisons pratiques sont aussi évoquées. « Les horaires ne changent pas pour les gens qui viennent à l’hôtellerie ou au magasin. On travaille tous les jours de 9 h 30 à midi et de 14 h 45 à 17 h 30, à la différence de la Règle, ces heures sont fixes ».

« Chaque monastère peut faire son horaire, poursuit mère Michaël, nous nous sommes donné 15 minutes de plus le midi, pour avoir le temps de respirer ! Mais nous devons fidélité à la vérité des heures, vous n'allez pas dire un office de None [habituellement à 15 h, ndlr] à 3 h du matin ou à midi. Donc, de fait, à un quart-d'heure de différence, nous sommes obligées de suivre la Règle. »

2. Une journée cadencée par les offices

La vie du moine prend sens dans la pratique ascétique de la foi. La forme instituée par saint Benoît reprend les sept offices quotidiens indiqués dans l'Évangile.

Pourquoi l'Église a-t-elle privilégié les offices comme forme de prière quotidienne par excellence ? Pour Robert Taft, jésuite et auteur de l'ouvrage de référence « La liturgie des Heures en Orient et en Occident. Origine et sens de l’Office divin » (1991), « la prière au rythme des offices liturgiques de l'Église est une école permanente. La liturgie des Heures nous fournit une structure qui moule, nourrit, modèle notre prière privée, et qu'à son tour notre prière privée personnalise et intensifie.»

Le nombre d'offices a pourtant été revu par le concile Vatican II, au début des années 60, qui a supprimé l'office de Prime. « Mais nous avons encore, au chapitre le matin, une prière pour le travail de jour, précise mère Michaël, c'est un reste de l'office de Prime qui existait autrefois. »

3. Les Vigiles, l'office de nuit

Une des particularités les plus « spectaculaires » du rythme liturgique prescrit par la Règle est peut-être l'office de nuit. Pour R. Taft, il s'agit de « former un pont unissant les prières du matin et du soir », deux offices fondamentaux de la liturgie chrétienne. Guillaume de Saint-Thierry (XIIe siècle), un des auteurs fondateurs de l'Ordre cistercien, évoquait la vertu spirituelle de la veille nocturne dans sa « Lettre aux frères du Mont-Dieu », citée dans « La journée monastique » de Robert Thomas (1982).

« Après un temps de sommeil court et limité à ce qu'exige la nature, l'âme-épouse, encore sans souillure et vierge, doit tout de suite, avec le plus grand soin, s'unir à son époux, adhérer à Dieu et, autant qu'il lui est possible, se mettre sous son emprise (...). »

Les Vigiles sont toujours pratiquées dans les monastères cisterciens. Pour autant, les sœurs qui n'en sont plus capables ne sont pas tenues d'y participer chaque jour et l'horaire a connu quelques aménagements. « La différence entre les moines et les moniales, s'amuse mère Michaël, c'est que les moniales se lèvent avec une demi-heure de retard. Pourquoi ? Parce qu'on est plus fragiles ! Un de nos abbés généraux a décidé que les moniales avaient besoin de plus. C'est encore comme ça maintenant ! »

4. Les temps de prière personnelle

La Règle de saint Benoît ne prévoit aucun temps de prière personnelle. Pour les Anciens, la règle est celle de la prière perpétuelle. Aujourd'hui, l'Ordre cistercien prescrit une demi-heure de prière le matin et un quart-d'heure le soir. « Ce n'est pas beaucoup pour un Ordre dit contemplatif », remarque mère Michaël.

À la différence des Anciens, la mère abbesse constate le besoin de temps plus long pour se mettre en prière et rester en silence. « Ils devaient le faire d'une manière plus simple et plus facile peut-être. Ils n'avaient pas des horaires comme ça, un travail avec un atelier, des machines qu'il faut suivre. C'est plus stressant, et c'est sûrement ce stress qui fait que l'on a besoin de se poser plus longtemps pour retrouver une certaine quiétude d'esprit. »

5. L'obéissance au temps

Pour rendre accessible la vie ascétique, saint Benoît remplace en grande partie l'ascèse par l'obéissance à la règle et à l'abbé, qui tient « la place du Christ dans le monastère » (Règle chap. 2). Or, « respecter un emploi du temps est une marque d'obéissance », explique Alexis Grélois.

« C'est l'autre sens de la temporalité bénédictine, poursuit le médiéviste. Le moine ne peut faire ce qu'il veut quand il le veut, mais ce qu'il doit faire quand la règle le prescrit. La volonté propre du moine doit être abolie pour que le moine s'en remette complètement à Dieu. » Pour faire valoir cette obéissance, la Règle s'appuie sur l'Évangile et prévoit des sanctions si les horaires ne sont pas respectés.

Ces sanctions, et d'autres plus dégradantes, se heurtent aux valeurs de notre temps. Ces textes sont toujours lus au chapitre de la communauté, mais Mère Michaël reconnaît ne pas les mettre en pratique. « Avant, il y avait une disproportion entre le manquement et la punition extérieure qui était donnée. Un châtiment corporel, par exemple, ça ne peut plus exister à notre époque, il y a eu quand même une évolution dans la civilisation qui fait qu'on a d'autres moyens pour comprendre que l'on n'a pas bien fait ! »

Entrée en 1959 au monastère, mère Michaël dit avoir « bien aimé vivre toute [sa] vie monastique dans cette évolution », celle de Vatican II et des aménagements qui ont suivi. Une adaptation à l'air du temps à laquelle elle apporte sa touche personnelle : « Je trouve que l'on a affaire à des personnes libres et responsables et qu'il ne faut pas être tout le temps derrière leur dos à leur dire ce qu'elles ont à faire ». Pour elle, le concile a apporté « une certaine ouverture » dans la manière de se situer par rapport aux règles et aux règlements. « Surtout aux règlements en fait, parce que la Règle reste toujours le pilier qui soutient tout. »

Chapitre 48 : Le travail manuel de chaque jour

Des calendes d'octobre au début du carême, ils vaqueront à la lecture jusqu'à la fin de la deuxième heure.
A la seconde heure, on dira Tierce. Puis, jusqu'à la neuvième heure, tous iront au travail qu'on leur a prescrit.
Au premier signal de la neuvième heure, chacun quittera son travail et sera prêt pour la deuxième sonnerie.
Après le repas, ils vaqueront à leurs lectures et aux psaumes.

(Extraits de la Règle de saint Benoît)

Chapitre 16 : Comment célébrer les divins offices pendant le jour

Comme le dit le Prophète: Sept fois le jour j'ai dit ta louange.
Nous satisferons à ce nombre sacré de sept, si à Laudes, Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres et Complies, nous accomplissons les obligations de notre service,
Car, de ces Heures diurnes, il est dit : Sept fois le jour j'ai dit ta louange.
Des Vigiles de la nuit, le même Prophète dit : Au milieu de la nuit, je me levais pour te célébrer.
Offrons donc des louanges à notre créateur pour les jugements de sa justice à ces heures-là : à Laudes, Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres et Complies, et, la nuit, levons-nous pour le célébrer.

(Extraits de la Règle de saint Benoît)

Chapitre 8 : De l'office divin, la nuit

En période d'hiver, soit du premier novembre à Pâques, tout bien réfléchi, on se lèvera à la huitième de nuit, de sorte qu'on se repose un peu plus de la moitié de la nuit et qu'on se lève dispos. (...)

De Pâques au premier novembre, l'horaire sera réglé de telle façon que, après un très court intervalle pendant lequel les frères sortiront pour les besoins naturels, la célébration des Vigiles sera immédiatement suivie des Laudes qui doivent être célébrées aux heures du jour.

(Extraits de la Règle de saint Benoît)

Chapitre 5 : De l'obéissance

Dès qu'un ordre leur est donné par un supérieur, ils l'exécutent comme s'il s'agissait d'un ordre de Dieu, sans souffrir le moindre retard.
Le Seigneur dit à leur sujet : Dès qu'il m'a entendu, il m'a obéi (...)

De tels moines, délaissant sur le champ leurs propres affaires et renonçant à leur volonté propre,
se libèrent immédiatement, et laissant inachevé ce qu'ils faisaient, ils exécutent effectivement l'ordre donné avec la promptitude de l'obéissance.

Chapitre 43 : De ceux qui arrivent en retard au service de Dieu

Aux Vigiles de la nuit, si quelqu'un arrive près le Gloria du psaume 94 – que pour cette raison nous voulons que l'on dise en traînant et lentement – il ne prendra pas son rang au chœur,
mais le dernier de tous, ou à la place spéciale que l'abbé aura fixée pour de tels négligents, où ils seront vus de l'abbé et de tous.
Il en fera réparation par une pénitence publique à la fin du service de Dieu.
Nous estimons qu'ils doivent se tenir à la dernière place ou à part, pour que, exposés au regard de tous et concevant de la honte, ils s'amendent (...)

(Extraits de la Règle de saint Benoît)

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